{"id":209,"date":"2016-01-12T13:45:54","date_gmt":"2016-01-12T12:45:54","guid":{"rendered":"http:\/\/imaginailes.fr\/onirismes\/?page_id=209"},"modified":"2018-07-31T09:21:40","modified_gmt":"2018-07-31T08:21:40","slug":"la-valse-des-tambours","status":"publish","type":"page","link":"http:\/\/imaginailes.fr\/automne\/mots-et-images\/la-valse-des-tambours\/","title":{"rendered":"La valse des tambours"},"content":{"rendered":"<p>La valse des tambours et une nouvelle courte \u00e9crite en 2015, en lecture libre sur cette page. Bonne lecture !<\/p>\n<blockquote><p>Il fait nuit. Je rentre chez moi. Dans ma vieille voiture caboss\u00e9e, je roule sur une route d\u00e9partementale \u00e0 flanc de montagne, et je marmonne apr\u00e8s ma vie de merde. J&rsquo;en ai marre. Il pleut et la visibilit\u00e9 est mauvaise. Je me coltine un temps tellement pourri que la radio n\u2019\u00e9met plus qu&rsquo;un gr\u00e9sillement insupportable. Pourquoi faut-il que je vive dans un coin aussi paum\u00e9 ? Je dois me taper un quart d&rsquo;heure de route pour trouver un malheureux bar. En plus, vu le genre de loustics qu&rsquo;on y rencontre, \u00e7a vaut vraiment pas le coup. Ma chemise sent encore la clope et j&rsquo;ai horreur de \u00e7a. \u00c0 ma gauche d\u00e9file un talus bord\u00e9 de pierres pour \u00e9viter que les \u00e9boulis n&rsquo;aillent jusqu&rsquo;\u00e0 la route, \u00e0 ma droite, une for\u00eat descend en pente douce. Bref, des cailloux, des arbres, des cailloux, des arbres, des arbres, quelques cailloux et \u00f4 surprise, encore des arbres. C&rsquo;est vraiment une soir\u00e9e de merde. J&rsquo;ai h\u00e2te de rentrer \u00e0 la maison, m\u00eame si rien de bien joyeux ne m\u2019y attend. J&rsquo;essaye de me calmer, puis je repense au bar.<br \/>\n\u00ab Bordel de connard de merde ! \u00bb<br \/>\nOui je dis des gros mots et oui j&rsquo;ai l&rsquo;air d&rsquo;une conne \u00e0 balancer des insultes toute seule dans le vide. Ce blaireau de tout \u00e0 l&rsquo;heure, j&rsquo;ai envie de l\u2019\u00e9visc\u00e9rer ! Les sites de rencontre, plus jamais ! Je tombe toujours sur des pauvres types. Ce soi-disant musicien&#8230; mes fesses ! Pas fichu de savoir \u00e0 quoi sert un m\u00e9diator. Je passe sous un tunnel, puis \u00e0 la sortie, encore des arbres et encore de la pluie. Le mouvement alternatif des essuie-glaces ach\u00e8ve de me vriller les nerfs. Rah, ce sale type et ses remarques \u00e0 la con ! Si je le recroise je lui fais bouffer ses propres testicules. Je frappe mon volant. Il m&rsquo;a rien fait mais il va payer pour les autres. Bam ! Ces putains de mecs. Bam ! Ces putains de bars. Bam ! Ces putains d&rsquo;arbres&#8230; Une lumi\u00e8re blanche ! J&rsquo;y vois plus rien !<br \/>\nLes phares du camion, le klaxon, le coup de volant, l&rsquo;impact. En une seconde, la lumi\u00e8re et le vacarme m&rsquo;ont crev\u00e9 les sens, puis ont disparu, ne laissant que la nuit et la douleur.<\/p>\n<p>En contrebas de la route, \u00e0 cinq m\u00e8tres au fond du ravin, la voiture est encastr\u00e9e dans la v\u00e9g\u00e9tation. Maudits arbres. Tout mon corps est douloureux. L&rsquo;airbag se d\u00e9gonfle lentement. Compact\u00e9e entre le volant et le si\u00e8ge, je ne peux pas bouger. Je ne veux pas bouger, de peur d&rsquo;avoir encore plus mal. Contre la nuit noire qui s&rsquo;appr\u00eate \u00e0 engloutir la voiture en entier, l&rsquo;un des phares s&rsquo;\u00e9chine encore bravement \u00e0 \u00e9mettre un faisceau vacillant. Ici en bas, plus un son, plus un geste, rien que la pluie jouant sa m\u00e9lodie en pizzicato. Le temps se suspend. Il semble s&rsquo;allonger, se ralentir, comme s&rsquo;il allait bient\u00f4t s&rsquo;arr\u00eater. Je vois presque la longue chute libre de chaque goutte de pluie. L&rsquo;eau me ruisselle dessus \u00e0 travers les restes du pare-brise. Le sang qui coule sur mon visage me brouille la vue. \u00c7a sent la mousse et la terre mouill\u00e9e. J&rsquo;arrive \u00e0 peine \u00e0 respirer. Des \u00e9clats de vitre sont plant\u00e9s partout dans ma peau. J&rsquo;ai froid. Le vent fait fr\u00e9mir l&rsquo;arbre devant moi. Ses branches ondulent en une danse lente comme pour me faire du charme.<br \/>\nD&rsquo;accord l&rsquo;arbre, je retire ce que j&rsquo;ai dit tout \u00e0 l&rsquo;heure.<br \/>\nJe regarde longuement les feuilles se balancer, et j\u2019oublie tout le reste. Peu \u00e0 peu, l&rsquo;arbre devient flou et s&rsquo;\u00e9loigne. Le d\u00e9cor s&rsquo;efface, la douleur aussi. Le froid grandit. Je lutte pour garder les yeux ouverts, je ne sais plus trop pourquoi. Peine perdue. L&rsquo;arbre est si loin maintenant. L&rsquo;obscurit\u00e9 s&rsquo;\u00e9tend, le silence se fait.<\/p>\n<p>***<\/p>\n<p>Loin, tr\u00e8s loin , un bruit me parvient. C&rsquo;est celui d&rsquo;une percussion rythmique, grave et \u00e9touff\u00e9e. Lentement, je reviens \u00e0 moi. Je me sens mal. La naus\u00e9e s&rsquo;intensifie \u00e0 mesure que je reprends mes sens. Le mart\u00e8lement devient plus net, bien que toujours si lointain. C&rsquo;est un tambour. Je suis allong\u00e9e. R\u00e9veil difficile digne d&rsquo;un lendemain de cuite, j&rsquo;ai du mal \u00e0 \u00e9merger. Je ne peux pas bouger, tout mon corps est engourdi et parcouru de fourmillements. J&rsquo;ai l&rsquo;impression tout d&rsquo;abord de flotter dans du coton, puis quelques sensations me reviennent petit \u00e0 petit. La surface sur laquelle je suis \u00e9tendue est lisse, dure et froide. O\u00f9 suis-je ? Le battement r\u00e9gulier que j&rsquo;entends me rassure. Il est grave et profond, et son rythme m&rsquo;\u00e9voque une valse lente. J&rsquo;ouvre les yeux mais c&rsquo;est pas mieux qu&rsquo;avant, tout est flou et sombre. Il fait tr\u00e8s froid et je commence \u00e0 grelotter. Soudain je me souviens ! L&rsquo;accident ! Tout revient d&rsquo;un seul coup comme une d\u00e9charge \u00e9lectrique.<br \/>\nJe me redresse subitement et m&#8217;emberlificote dans le drap qui me couvrait et me cachait la vue. Je suis sur une table m\u00e9tallique, compl\u00e8tement nue. La salle aux murs de carrelage blanc dans laquelle je me trouve est \u00e9clair\u00e9e seulement par la veilleuse \u00ab issue de secours \u00bb au-dessus de la porte. Autour de moi il y a d&rsquo;autres tables, d&rsquo;autres draps, et dessous des silhouettes immobiles.<\/p>\n<p>Non c&rsquo;est pas possible ! J&rsquo;ai atterri dans une morgue ! Je suis nue au milieu des cadavres ! Ils se sont gour\u00e9s, ces cons de m\u00e9decins! Ils m&rsquo;ont crue morte. C&rsquo;est un cauchemar !<br \/>\nM&rsquo;enroulant dans le drap, je traverse la salle, pieds nus sur le carrelage froid. J&rsquo;avance en fixant le \u00ab secours \u00bb lumineux pour ne pas penser \u00e0 ce qu&rsquo;il y a sous les draps et derri\u00e8re les grandes portes de placard m\u00e9talliques de l&rsquo;un des murs.<br \/>\nJe me pr\u00e9cipite vers la porte et me fige soudain. J&rsquo;ai vu quelque chose, \u00e0 ma droite. C\u2019\u00e9tait une fraction de seconde, mais je l&rsquo;ai vu. Je n&rsquo;ose plus bouger. J&rsquo;h\u00e9site \u00e0 regarder \u00e0 nouveau. Lentement, je reviens sur mes pas, et je regarde. Sur la surface r\u00e9fl\u00e9chissante des portes de m\u00e9tal, mon reflet me fait face. Un filet de sang d\u00e9gouline du sommet de mon cr\u00e2ne jusqu&rsquo;au bas de mon visage. Ma peau est livide, et parsem\u00e9e de plaies et d&rsquo;ecchymoses. Mais le sang est noir\u00e2tre, et les ecchymoses qui aurait dues \u00eatre bleu-violac\u00e9es sont brunes. Mes l\u00e8vres, elles, sont bien bleues. Seuls mes yeux, enfonc\u00e9s dans leurs orbites sombres, ont encore l&rsquo;air \u00ab\u00a0vivants\u00a0\u00bb. Je tends une main devant moi pour constater qu&rsquo;elle a cette m\u00eame couleur, blanc livide marqu\u00e9e de veines noires. Sous le choc, le drap que je tiens d&rsquo;une main contre moi pour cacher ma nudit\u00e9 m&rsquo;\u00e9chappe et d\u00e9couvre ma poitrine.<br \/>\nSous mon sein gauche, il y a un trou b\u00e9ant. \u00c9berlu\u00e9e, je fixe b\u00eatement ce gouffre dans mon torse, o\u00f9 quelque chose manque.<\/p>\n<p>Je suis morte.<\/p>\n<p>C&rsquo;est pas possible ! Je suis en plein cauchemar ! Je manque de m&rsquo;\u00e9vanouir. Non ! C&rsquo;est pas vrai non ! Je me mets \u00e0 suffoquer et \u00e0 trembler comme une feuille. Faites que ce soit pas vrai !<br \/>\nLes bras autours du corps, je tombe \u00e0 genoux sur le sol froid. Que quelqu&rsquo;un vienne m&rsquo;aider ! N&rsquo;importe qui ! Mais qu&rsquo;est ce qui se passerait si on me trouvait comme \u00e7a ? Je vais finir dans une cage ? Diss\u00e9qu\u00e9e ? On va me tirer une balle dans la t\u00eate comme dans les films de zombies ? Zombie&#8230; oh mon dieu j&rsquo;suis un zombie ! j&rsquo;ai envie de vomir mais rien ne veut sortir. Recroquevill\u00e9e sur le carrelage, je ne peux plus m\u2019arr\u00eater de pleurer. Au bout d&rsquo;un moment je per\u00e7oit \u00e0 nouveau le tambour au loin. Couvert par mes sanglots, je l&rsquo;avais oubli\u00e9, mais il continue de frapper lentement. Je me concentre dessus et la pulsation m&rsquo;apaise. Il faut que je me calme, que je me reprenne. Je ne peux pas rester l\u00e0 par terre. Et si quelqu&rsquo;un entrait ?<\/p>\n<p>Je me redresse brutalement. Je dois faire quelque chose. Rester plant\u00e9e l\u00e0 comme une courge ne va pas m&rsquo;aider. Paniquer non plus. Il faut que je comprenne ce qu&rsquo;il m&rsquo;est arriv\u00e9, pourquoi je suis comme \u00e7a. Un peu plus loin sur le sol, je trouve un de ces grands bloc-notes m\u00e9dicaux qu&rsquo;on accroche au lit des malades.<br \/>\n\u00ab \u00c9milie Ladre \u00bb y est \u00e9crit. C&rsquo;est mon nom, en tout cas \u00e7a l&rsquo;\u00e9tait.<br \/>\nJe le ramasse et me rend compte que sur chacun des corps est pos\u00e9e une planchette identique. Celle-ci \u00e9tait tomb\u00e9 de la table avec moi. Ce sont des donn\u00e9es m\u00e9dicales et des renseignements sur mon identit\u00e9. Je ne comprends pas la moiti\u00e9 des termes \u00e9crits, pourtant je me lance dans une lecture attentive. Je vais peut \u00eatre trouver une explication, un indice qui va m&rsquo;aider.<br \/>\nLa fiche parle de l&rsquo;heure de mon d\u00e9c\u00e8s. Alors c&rsquo;est \u00e7a, c&rsquo;est vrai, je suis morte. Mais pourquoi une morte vivante ? Pourquoi je ne suis pas juste allong\u00e9e sur ma table en fer sans me poser de question ? Pourquoi je me suis r\u00e9veill\u00e9e, bordel de merde ? \u00c9videmment la fiche ne me donne pas de r\u00e9ponse. \u00c7a parle juste de l&rsquo;accident et de la liste des traumatismes que j&rsquo;ai re\u00e7u. Merde j&rsquo;ai vraiment pris cher ! Le plongeon dans le ravin m&rsquo;a r\u00e9duite en pur\u00e9e. Alors pourquoi je suis debout ? Qu&rsquo;est-ce qu&rsquo;il s&rsquo;est pass\u00e9, bon Dieu ? Je continue \u00e0 chercher fr\u00e9n\u00e9tiquement une explication dans la fiche, au cas o\u00f9 les m\u00e9decins modernes se seraient mis au vaudou r\u00e9cemment.<\/p>\n<p>Non mais qu&rsquo;est ce que je raconte ? C&rsquo;est n&rsquo;importe quoi ! Les morts-vivants \u00e7a n&rsquo;existe pas, je suis en train de r\u00eaver, c&rsquo;est la seule explication. C&rsquo;est trop irr\u00e9el, pas cr\u00e9dible une seconde. Peut-\u00eatre que je vais me r\u00e9veiller dans mon lit, ou m\u00eame un lit d&rsquo;h\u00f4pital, je ne ferais pas la difficile. Je m&rsquo;arr\u00eate soudain sur une ligne du papier qui m&rsquo;interpelle. Il parle d&rsquo;organe, il parle de c\u0153ur, il parle de greffe.<br \/>\nJ&rsquo;entends toujours au loin le tambour myst\u00e9rieusement familier. Ce sont les battements de mon c\u0153ur. Je porte mes mains \u00e0 ma poitrine pour recouvrir le trou. Il n&rsquo;est plus \u00e0 sa place, et pourtant je l&rsquo;entends. Il continue de battre. Je ne suis pas morte. Mon c\u0153ur bat encore, l\u00e0-bas au loin, dans la poitrine de quelqu&rsquo;un d&rsquo;autre.<\/p><\/blockquote>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>La valse des tambours et une nouvelle courte \u00e9crite en 2015, en lecture libre sur cette page. Bonne lecture ! Il fait nuit. Je rentre chez moi. 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